Le Cambodge paye le prix fort de plus de 30 ans de dictature

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par Sam Rainsy

PARIS – Le 4 avril, les associations internationales d'acheteurs dans le secteur du textile, de la chaussure, des articles de sports et de voyage ont envoyé une lettre au Premier ministre Hun Sen au sujet du peu de respect du droit des travailleurs et des violations des droits humains au Cambodge. L'exemption de taxes douanières dont bénéficient les exportations du Cambodge à destination du vaste marché de l'UE (accordée dans le cadre de l'initiative européenne "Tout sauf les armes") pourrait être suspendue en raison de ces violations. Ces associations préviennent : si cette suspension, ainsi que celle d'autres accords commerciaux préférentiels, devient permanente, leur secteur, mais également toute l'économie du pays, en souffrira.

Hun Sen prétend que la communauté internationale cible injustement le Cambodge. Ce n'est pas exact, car les pressions de plus en plus fortes sur le pays se font dans le cadre d'une évolution générale qui se traduit par la prise en compte croissante des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) par les investisseurs internationaux.

Nous n'en sommes plus à l'époque où ses derniers considéraient comme un atout de mauvais résultats dans ces domaines. Les administrateurs des fonds de retraite et des fonds d'investissement veulent que les entreprises auxquelles ils apportent des capitaux aient un fonctionnement éthique et transparent qui ne risque pas de porter atteinte à leur réputation. De plus en plus, les décisions d'investissement dans les fonds des pays émergents sont précédées d'un examen rigoureux des ESG - examen qui ne peut être que défavorable à Hun Sen qui impose depuis 34 ans sa dictature au Cambodge.

Des intérêts particuliers privent le pays de ses ressources naturelles, en particulier le bois, le caoutchouc et le sable. La dégradation de l'environnement – notamment la déforestation – s'accélère. La corruption est endémique, avec l'argent liquide en provenance de sources obscures qui arrive à flot dans les casinos, les banques et le marché immobilier du pays.

En février, le groupe intergouvernemental d'actions financière [qui lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme] a placé le Cambodge sur sa liste des pays à surveiller, en indiquant qu'il n'y a jamais eu de poursuite pour blanchiment d'argent dans ce pays. Il occupe la 161° place sur 180 pays dans le classement 2018 de perception de la corruption de Transparency International qui va des pays les moins corrompus aux plus corrompus en terme de perception.

 

Tandis qu'un groupe de gens s'enrichit en pillant les ressources du Cambodge, la protection des travailleurs est réduite au minimum, et ceux qui se battent pour un changement le payent parfois de leur vie. En 1997, une attaque à la grenade contre une manifestation pacifique que j'ai dirigée à Phnom Penh a coûté la vie à 16 manifestants. Plus d'une centaine d'entre eux ont été blessés, dont Chea Vichea, un militant syndicaliste leader de l'opposition. En 2004, Vichea a été assassiné de trois balles tirées sur lui en plein jour dans la rue.

Aujourd'hui les dirigeants des syndicats continuent à être poursuivis et condamnés pour avoir rempli leur mission (ce que rappellent les associations internationales mentionnées plus haut dans leur lettre à Hun Sen). Et une loi adoptée en 2016 rend plus difficile la création d'un syndicat.

Les adversaires politiques de Hun Sen subissent une répression analogue. Kem Sokha, le dirigeant du parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC) que j'ai créé avec lui, a été arrêté en septembre 2017, emprisonné pendant un an, puis placé en résidence surveillée. Il est donc détenu sans jugement depuis plus 18 mois, alors que c'est la durée maximum prévue par la loi cambodgienne. Et le PSNC qui a remporté prés de la moitié des voix lors des élections législatives en 2013 et des élections locales en 2017 a été dissous par décision de justice avant les élections législatives de 2018.

 

Avec seulement des partis d'opposition factices autorisés à participer à ces élections, le parti au pouvoir, le parti du peuple cambodgien (PPC) a remporté la totalité des sièges de l'Assemblée nationale. Le peuple cambodgien est donc privé du droit de décider de son destin.

 

Dans ce contexte, il est impossible à un investisseur doué d'un minimum de sens éthique de faire des affaires au Cambodge. C'est pourquoi les associations d'acheteurs appellent Hun Sen à établir un calendrier contraignant de réformes de progrès. Mais il est peu probable qu'il réponde favorablement à cette demande.

Les Khmers Rouges avançaient toujours une justification intellectuelle aux horreurs qu'ils ont commises entre 1975 et 1979. Ils estimaient qu'ils pouvaient parvenir à l'autarcie par la force brutale et qu'il n'était pas utile que le Cambodge participe aux marchés internationaux. Hun Sen, un ancien commandant Khmer Rouge, semble avoir adopté une variante de cette théorie.

C'est là une grave erreur. Les capitaux chinois ne seront jamais suffisants pour compenser la perte des investissements occidentaux. Et les exportations du Cambodge faisant concurrence à la production intérieure de la Chine, celle-ci importe seulement en faible quantité des produits cambodgiens.

Cela pourrait se passer autrement. Le Cambodge dispose de sites touristiques uniques, de ressources naturelles importantes qui pourraient être exploitées de manière responsable tout en étant rentables, et d'une main d'œuvre parmi les plus jeunes qui soient. Dans les années 1960, c'était l'un des pays au taux de croissance les plus élevés d'Asie. Aujourd'hui il aurait pu et aurait dû être un pays émergent à revenu moyen - à l'image de ses voisins, la Thaïlande ou le Vietnam.

Quarante ans après l'éviction des Khmers Rouges du pouvoir, leur règne de terreur ne peut plus servir d'excuse à cet échec. Le Cambodge n'est pas le seul pays émergent à avoir un passé difficile. D'autres pays ont pris conscience du changement des priorités des investisseurs occidentaux et ont su s'y adapter en prenant davantage en compte la protection de l'environnement et le respect des droits humains. Ils attirent maintenant à eux des capitaux étrangers qui stimulent leur croissance.

Le Cambodge doit faire de même, avec ou sans Hun Sen. Sinon il risque de rester définitivement sur le bord du chemin.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Sam Rainsy a été ministre des Finances du Cambodge de 1993 à 1994. Il est co-fondateur et président par intérim du parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC) qui est dans l'opposition. Il vit en exil.  

Copyright: Project Syndicate, 2019.
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