Madame, Monsieur,
Ayant été l'un des premiers à préconiser la création d'un passeport immunitaire pour mettre fin progressivement au confinement des populations dû à la pandémie du COVID-19, je réponds par la présente à l'article de Cyrille Vanlerberghe intitulé « La fiabilité bien trop aléatoire des éventuels "passeports immunitaires" » paru dans Le Figaro du 12 avril 2020.
Peut-être trouverez-vous dans ma réponse des informations et réflexions susceptibles de mieux éclairer vos lecteurs.
Avec mes cordiales salutations,
Sam Rainsy
LE PASSEPORT IMMUNITAIRE: UN INSTRUMENT INDISPENSABLE POUR PREPARER LE DECONFINEMENT
Après la publication de mon article "International Immunity Passports Can Help Restore Freedom of Movement" dans The Geopolitics le 8 avril dernier (1), il y a eu des réactions mettant en cause la faisabilité de ces passeports immunitaires sur la base de la fiabilité jugée insuffisante des tests sérologiques. Ainsi le Le Figaro a publié le 12 avril un article soulignant dans son titre « La fiabilité bien trop aléatoire des éventuels "passeports immunitaires" ». (2)
Cet article prend pour exemple une population d'un million de personnes qui, dans la phase actuelle de la pandémie du COVID-19, n'a été touchée par le coronavirus et n'a été immunisée qu'à hauteur de 10%, ce qui correspond à 100,000 personnes. Mais pour les autres 900,000 personnes qui restent encore vulnérables à la maladie, un test de sérologie fiable à 95% désignerait -- par sa marge d'erreur de 5% -- un groupe de 45,000 faux immunisés à qui on donnerait à tort un "passeport immunitaire" car ces personnes pourraient s'infecter et devenir contagieuses une fois sorties du confinement. C'est la raison pour laquelle Le Figaro conclut que ce "'passeport immunitaire' risque d’être non seulement inefficace, mais même dangereux".
Mais avec un tel raisonnement, personne ne pourra jamais raisonnablement sortir du confinement car avec la même population d'un million de personnes supposées immunisées à hauteur de 50% dans une phase ultérieure de la pandémie -- c'est-à-dire après le franchissement du seuil de ce que l'on appelle "immunisation collective" -- il serait toujours dangereux de déconfiner 25,000 faux immunisés en appliquant la même marge d'erreur de 5% attribuée aux tests sérologiques actuels sur une population répartie en deux groupes égaux: 500,000 immunisés et 500,000 non immunisés.
Il est relativement facile de résoudre le problème soulevé par Le Figaro. Comme je l'ai écrit précédemment dans The Geopolitics, "one immediate solution is for health authorities to possibly establish a protocol allowing for two serological tests to be carried out at intervals to confirm that immunity exists and that it can be relied on for an acceptable and workable period" (1). Avec l'application de deux tests sérologiques consécutifs sur une même personne, la marge d'erreur serait réduite mathématiquement de 5% à 0,25%, ce qui deviendrait beaucoup plus acceptable.
L'auteur de l'article du Figaro est un peu léger quand il écrit: "il est probable que le même test (de sérologie) se trompe de la même manière lors de la vérification (avec le second test)", ce qui le laisse dans sa conclusion négative.
Pour mieux garantir encore la fiabilité du passeport immunitaire, je suggère un protocole pour sa délivrance qui combine un test PCR déjà largement utilisé jusqu'à maintenant pour la détection du coronavirus au moyen d'un prélèvement dans le nez ou dans la gorge, et un test sérologique destiné à détecter les anticorps présents dans le sang à la suite d'une infection par le coronavirus (voir tableau ci-dessous).
La première étape du protocole consiste à soumettre d'abord la personne candidate au passeport à un test virologique PCR. Alors, de deux choses l'une:
- Ou bien le test est positif (cas 1), ce qui indique que la personne est actuellement infectée/malade, et on lui refuse le passeport sans besoin de lui faire subir un test sérologique;
- Ou bien le résultat est négatif (cas 2 à 5), et on continue d'examiner la personne en lui préconisant un test sérologique pour détecter les anticorps qui sont, pour simplifier, au nombre de deux: les IgM indiquant une infection récente ou en cours, et les IgG indiquant une infection ancienne et une immunité présente à la maladie.
Plusieurs cas peuvent alors se présenter:
- Cas 2: Les anticorps IgM et IgG sont tous les deux négatifs: la personne n'a pas été au contact du coronavirus et son système immunitaire ne connaît pas encore ce virus. La personne reste vulnérable, pouvant être infectée et devenir contagieuse à tout moment. On lui refusera le passeport immunitaire.
- Cas 3: L'anticorps IgM est positif mais l'anticorps IgG est négatif: la personne a été récemment infectée ou reste toujours infectée mais son système immunitaire a réagi avec plus ou moins de succès, menant à un début de guérison qui doit être confirmée. Le passeport immunitaire ne pourra être remis qu'après un deuxième test sérologique pour mesurer l'évolution (présence et quantité) des anticorps IgM et IgG.
- Cas 4: Les deux anticorps IgM et IgG sont positifs, ce qui indique une guérison bien établie. Le passeport immunitaire pourra être remis.
- Cas 5: L'anticorps IgM peut disparaître ou ne subsister qu'en très petites quantités au bout de quelques semaines ou mois, mais l'anticorps IgG reste bien présent, ce qui indique que le sujet a acquis l'immunité recherchée. Le passeport immunitaire pourra être remis.
Devant cette nouvelle maladie avec des caractéristiques inédites qu'est le COVID-19, il reste encore beaucoup d'inconnues, d'incertitudes et d'interrogations concernant notamment la fiabilité des tests de dépistage du coronavirus ainsi que la nature, l'intensité et la durée des réponses immunitaires à une infection par le coronavirus. La recherche d'un vaccin et d'un traitement contre ce coronavirus fait également l'objet d'interrogations multiples. Mais, devant les enjeux pour l'humanité face à la pandémie actuelle, il est certain que des progrès décisifs seront accomplis rapidement. Le Figaro a cité la semaine dernière la directrice de l'INSERM, un centre de recherche des plus prestigieux en France, Dominique Costagliola qui a dit: "Concernant le traitement contre le COVID-19, je n'ai jamais vu la recherche clinique avancer aussi vite". Il en est certainement de même pour ce qui est des tests de dépistage aussi bien pour détecter le virus que pour mesurer les réponses immunitaires.
Chaque jour on annonce que des centres de recherche, des laboratoires et des sociétés pharmaceutiques dans de nombreux pays ont développé de nouveaux tests de plus en plus fiables et de plus en plus performants et qu'ils reçoivent des commandes de plus en plus colossales d'autorités nationales qui se préparent à déconfiner leurs populations.
Il devient de plus en plus évident que les tests sérologiques seront associés plus ou moins étroitement aux opérations de déconfinement et que, dans cette lutte pour circonscrire le COVID-19, liberté de circulation et statut immunitaire iront de pair, ce qui souligne la notion même du passeport immunitaire, même si on ne l'appelle pas par ce nom.
Il n'est pas étonnant alors que le marché des tests sérologiques présente d'immenses perspectives de développement. Alors que l'article ci-dessus du Figaro met en doute la fiabilité actuelle de ces tests sérologiques pour exclure leur usage dans la délivrance d'un quelconque passeport immunitaire, un autre article paru le même jour (12 avril) dans le même Figaro (3) rapporte que "la qualité des tests proposés progresse de jour en jour" selon Stéphane Eimer, PDG de Biogroup, numéro un français des laboratoires privés d’analyse médicale. Il rapporte aussi que le Ministre de la santé, Olivier Véran "table sur des tests sérologiques qui se révèleront cruciaux pour la sortie du confinement" et précise que "les commandes de la France (de ces tests) interviennent dans un marché hyperconcurrentiel, la demande de tests étant massive et mondiale", à tel point que "le gouvernement français a commandé ses premiers tests sérologiques à l’américain Abbott, qui, à ce stade, n’a pas encore obtenu d’agrément en France". Tout le monde se presse donc pour se procurer des tests sérologiques qui sont à la base du passeport immunitaire.
Une autre utilité du passeport immunitaire serait de permettre immédiatement -- sans risque pour qui que ce soit -- des déconfinements individuels ou collectifs pour d'innombrables personnes ou groupes de personnes incluant des professionnels de tous les secteurs d'activité avant tout déconfinement sur une plus grande échelle, comme je l'ai proposé dans un article dans The Geopolitics du 27 mars intitulé "How to Prevent COVID-19 from Paralysing the World's Economy". (4)
J'espère que ma proposition d'un passeport immunitaire aidera les Etats à mieux affiner leur stratégie pour mettre un terme à cette aberration que devient le confinement général et indiscriminé qui est appliqué jusqu'à maintenant quel que soit l'état immunologique de chacun. Dans tous les cas, le coût d'un passeport immunitaire est insignifiant par rapport aux bénéfices de tous ordres qu'il rapporte à son détenteur et à la société.
Sam Rainsy
Chef de l'opposition cambodgienne en exil à Paris
Ancien Ministre des finances
(1) https://thegeopolitics.com/international-immunity-passports-can-help-restore-freedom-of-movement/
(3) https://www.lefigaro.fr/sciences/la-france-renforce-ses-capacites-de-tests-du-coronavirus-20200412
(4) https://thegeopolitics.com/how-to-prevent-covid-19-from-paralysing-the-worlds-economy/